Rats à bord : quand les navires combattent leurs passagers clandestins les plus redoutables
Un compagnon de voyage indésirable vieux comme la navigation
Depuis que l’homme a posé le pied sur un radeau pour traverser une étendue d’eau, il a embarqué, souvent à son insu, un passager clandestin particulièrement tenace : le rat. Qu’il s’agisse du rat noir (Rattus rattus) ou du rat brun (Rattus norvegicus), ces rongeurs ont colonisé les océans bien avant que les compagnies maritimes n’existent. Ils se glissaient dans les cales des galères romaines, prosperaient dans les soutes des caravelles portugaises et voyageaient à bord des navires négriers. L’histoire maritime est, qu’on le veuille ou non, indissociable de celle du rat.
Ce lien trouble entre les océans et les rongeurs n’est pas qu’une curiosité historique. Il demeure une réalité opérationnelle, sanitaire et réglementaire pour tous ceux qui travaillent sur l’eau ou qui s’y aventurent. Comprendre pourquoi le rat prospère à bord, et comment on tente de l’en chasser, c’est aussi mieux comprendre les coulisses invisibles du monde maritime.
Pourquoi les navires sont-ils si attractifs pour les rongeurs ?
Un navire, vu du point de vue d’un rat, est un environnement presque idéal. Les cales offrent obscurité, chaleur et abris multiples dans des espaces rarement accessibles à l’homme. Les vivres transportés — nourriture sèche, cargaisons agricoles, provisions de l’équipage — constituent un garde-manger inépuisable. Les tuyauteries, les isolations thermiques, les recoins entre les coques et les structures métalliques forment autant de galeries naturelles où nidifier sans être dérangé.
À quai, le problème s’accentue. Les rats terrestres empruntent les amarres, les passerelles de chargement, les câbles et les filets pour monter à bord dès la nuit tombée. Un rat adulte est capable de nager plusieurs centaines de mètres et d’escalader une corde verticale avec une aisance déconcertante. La marine marchande parle volontiers de ce phénomène dans les ports à forte activité portuaire, où les populations de rongeurs peuvent être considérables.
Les dégâts concrets à bord
Au-delà de la gêne instinctive que la plupart des marins ressentent à leur égard, les rats occasionnent des dégâts bien réels. Ils rongent les câbles électriques — ce qui peut provoquer des courts-circuits et, dans les cas les plus graves, des incendies en mer. Ils perforent les emballages alimentaires, contaminent les stocks d’eau douce et souillent les espaces de vie. Ils peuvent également transmettre des maladies, dont la leptospirose, particulièrement dangereuse dans des environnements humides comme ceux que l’on trouve en milieu maritime.
Pour les navires de croisière ou les voiliers habités, la présence d’un seul individu peut déclencher une alerte générale. Pour un cargo en transit sur plusieurs semaines, une colonie non détectée peut causer des milliers d’euros de dégâts avant même que l’équipage ne s’en aperçoive.
La réglementation internationale : le certificat de dératisation
Face à ces risques, la communauté internationale n’est pas restée passive. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) impose depuis des décennies un cadre réglementaire strict aux navires effectuant des voyages internationaux. Tout bâtiment doit être en possession d’un certificat de contrôle des rongeurs (anciennement appelé certificat de dératisation), délivré après inspection dans des ports agréés.
Ce certificat, valable six mois, atteste que le navire a été inspecté et que des mesures ont été prises, soit pour éliminer les rongeurs présents, soit pour confirmer leur absence. Sans ce document, un navire peut se voir refuser l’entrée dans certains ports, subir une quarantaine ou être soumis à une désinfestation forcée à ses frais. C’est une contrainte que les armateurs prennent très au sérieux.
Qui peut délivrer ce certificat ?
L’inspection est réalisée par des autorités sanitaires portuaires habilitées ou par des prestataires reconnus par les autorités compétentes. Dans les faits, cela signifie que des professionnels spécialisés montent à bord, inspectent méthodiquement les cales, les soutes, les espaces techniques et les zones de vie, et rédigent un rapport circonstancié. Si des signes de présence de rongeurs sont détectés — crottes, marques de morsure, nids — une intervention est immédiatement prescrite.
Les méthodes employées : entre tradition et modernité
La lutte contre les rongeurs à bord n’a cessé d’évoluer. Les anciennes pratiques — fumigation au soufre ou à l’acide cyanhydrique, désormais abandonnées pour des raisons évidentes de toxicité — ont laissé place à des méthodes plus ciblées, moins dangereuses pour les équipages et l’environnement.
Aujourd’hui, les professionnels de la dératisation maritime combinent plusieurs approches complémentaires : la pose de pièges mécaniques dans les zones stratégiques, l’utilisation de rodenticides de dernière génération placés dans des boîtiers sécurisés inaccessibles aux enfants et aux animaux domestiques, mais aussi des interventions préventives comme le colmatage des points d’entrée potentiels et l’installation de garde-rats sur les amarres — ces disques métalliques coniques que l’on voit parfois sur les cordages des navires à quai.
L’importance de la prévention structurelle
Les spécialistes s’accordent à dire que la meilleure lutte contre les rongeurs est avant tout préventive. Maintenir un navire propre, stocker les aliments dans des contenants hermétiques, inspecter régulièrement les cales et les espaces techniques, signaler immédiatement tout signe suspect — autant de pratiques qui réduisent significativement le risque d’infestation. Un rat qui trouve de la nourriture s’installe ; un rat qui n’en trouve pas repart.
Les armateurs les plus rigoureux intègrent ces mesures dans leurs procédures de maintenance régulière, au même titre que l’entretien des moteurs ou la vérification des équipements de sécurité. La culture maritime sérieuse n’oppose pas « côté opérationnel » et « côté sanitaire » : les deux font partie du même soin apporté au navire.
Le rat, révélateur d’une fragilité systémique
Il y a quelque chose de presque philosophique dans cette relation millénaire entre l’homme, la mer et le rat. Le rongeur s’est adapté à l’expansion maritime humaine avec une efficacité remarquable. Il a, au passage, contribué à la colonisation accidentelle d’îles entières par des espèces invasives, dévastant des écosystèmes insulaires fragiles que les navigateurs découvraient parfois pour la première fois. Les biologistes considèrent le rat noir comme l’une des espèces les plus destructrices pour la biodiversité insulaire à travers le monde.
De ce point de vue, la dératisation des navires n’est pas seulement une question de confort ou de réglementation : c’est aussi un enjeu de protection de la faune sauvage. Les programmes d’éradication menés sur certaines îles — Kerguelen, South Georgia, Macquarie — ont montré que retirer les rongeurs introduits par l’activité maritime permettait à des populations d’oiseaux marins de se reconstituer en quelques années. Une petite victoire pour les océans, conquise à force de patience et de méthode.
Conclusion : naviguer proprement, une exigence à part entière
Le rat à bord n’est pas une fatalité. C’est un risque gérable, à condition de le prendre au sérieux et de ne pas attendre qu’il devienne une infestation. Pour tous ceux qui aiment les océans — marins professionnels, plaisanciers, passionnés de voyages maritimes — entretenir son navire passe aussi par cette vigilance discrète, loin des clichés romantiques de la navigation. Les grandes traversées se préparent dans les détails, et parmi ces détails, la lutte contre les nuisibles occupe une place que l’on aurait tort de négliger.